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La Chine des Ming

Pékin et la Chine des Ming, un monde fermé aux Européens ? 

 

Pékin et la Chine des Ming, un monde fermé aux Européens ?               

 

Au début du XVe siècle, la Chine connaît une période florissante. Depuis 1368, elle est passée sous le contrôle de la dynastie Ming (« Lumière ») et les réformes apportées par le premier empereur de la lignée, Hongwu (« vaste armée » - 1368-1398) ont permis un important développement économique et culturel de l’Empire du Milieu. Avec près de 70 millions d’habitants vers 1400 et une armée forte de près d’un millions de soldats, une civilisation techniquement avancée (qui connaît l’imprimerie à caractères mobiles depuis le XIIe siècle, le papier-monnaie, la poudre et qui peut construire des navires d’au moins 60 mètres de long) et une culture extrêmement développée (symbolisée par le système d’accès aux magistratures, méritocratique, avec concours basés sur les connaissances littéraires et philosophiques des candidats), la Chine possède d’importants atouts. De plus, son économie, ruinée au milieu du XIVe siècle, est rénovée par le premier Ming. Dans un esprit néo-confucianiste qui sied aux seigneurs du temps, l’enrichissement par le commerce est perçu comme impur et il décide donc de baser l’économie sur l’agriculture. Les relations commerciales sont alors entièrement fondées sur le tribut que les peuples étrangers doivent à l’Empire du Milieu et sont précisément codifiées : en échange d’un « tribut » apporté par les « vassaux », les Chinois offrent des présents (soie, laques, épices, porcelaines,…). En réalité, le tribut chinois est perçu par les autres peuples (par les Mongols par exemple, qui fournissent – doivent un « tribut » – en chevaux) comme de réels échanges commerciaux, d’autant qu’il est complété par des échanges entre marchands privés lors des ambassades officielles et dans les zones frontalières terrestres. Enfin, le début du XVe siècle est marqué par une « renaissance » artistique en Chine, avec notamment un développement de l’industrie de la porcelaine et le développement d’un art des « récits figuratifs » de cour, dont l’une des figures proéminentes est Xie Huan (v. 1370-v. 1450), qui, dans des encres colorées sur soie, présente des événements et des portraits de dignitaires importants. Pour toutes ces raisons, les élites chinoises se pensent vraiment au milieu « de tout ce qui est sous le Ciel » : la Chine, base de toute civilisation, se trouve au centre d’un Monde composé de carrés concentriques, étanches, qui sont habités par des peuples de plus en plus barbares au fur et à mesure qu’on s’éloigne de ce centre. Le symbole de cette puissance chinoise est la capitale des Ming à partir de 1421, sous le règne de l’empereur Yongle [Young-lo] (1402-1424), Pékin. La ville, qui compte près de 700 000 habitants à cette date, connaît une politique de grands travaux voulue par l’empereur à partir de 1403, quand une partie de l’administration y est transférée depuis Nankin. Deux chantiers majeurs symbolisent la « renaissance » de Pékin : le premier est la réfection du Grand Canal, axe de transit majeur entre le Nord et le Sud de la Chine, qui permet d’alimenter la capitale en main-d’œuvre et produits divers ; le second est la construction de la Cité Interdite, qui devient le palais impérial des Ming à partir de 1421. Espace imposant de 72 hectares au centre de Pékin, construit sur des bases astronomiques et religieuses, il devient le centre politique de la Chine impériale jusqu’au début du XXe siècle. Pékin connaît alors une vague d’immigration sans précédent : plus de 2 millions de Chinois se déplacent vers la capitale et sa région à partir de 1403. Elle devient le pôle commercial majeur du monde chinois, drainant les marchandises de l’intérieur et celles venues de l’extérieur via le Grand Canal. Vers 1450, elle est la ville la plus peuplée de la planète et une véritable métropole représentant le pouvoir d’un Empire qui possède donc tous les atouts pour partir à la conquête du Monde avant l’Europe elle-même. 

Cependant, l’époque des Ming est marquée par un recentrement global de la Chine sur elle-même, qui a plusieurs origines et prend plusieurs formes. D’abord, c’est un choix politique qui conditionne ce « repli » : dès Hongwu, une forme d’isolationnisme est mise en place, qui dure au moins jusqu’à l’avènement de l’empereur Wangli en 1573, le souverain souhaitant à la fois garantir la sécurité de son territoire et exercer un monopole sur le commerce international, notamment maritime. Le premier point est lié à la pression que les Mongols exercent sur les frontières septentrionales de l’Empire : pour se protéger des raids mongols, les empereurs Ming développent par exemple une vaste série de murailles fortifiées au Nord de leur territoire, qui est aujourd’hui la partie la mieux conservée de la Grande Muraille. Le choix de Pékin comme capitale est aussi une façon de recentrer le pays sur les événements de la frontière septentrionale, comme le prouvent les douves et murailles massives qui protègent la ville. Plusieurs campagnes militaires sont donc menées contre les Mongols au début du XVe siècle (cinq par Yongle à partir de 1410, par exemple), puis les Ming entrent dans une phase essentiellement défensive. Cette politique n’est que partiellement couronnée de succès, car si les Mongols restent globalement circonscrits par la défense chinoise, ils posent d’importants problèmes à deux reprises : d’abord en 1449, quand le jeune empereur Yingzong est capturé par le Mongol Esen ; puis en 1550, quand les hordes mongoles entament une série de raids qui arrivent jusqu’aux portes de Pékin. Le second point expliquant le repli chinois voulu par l’empereur, exercer un monopole d’Etat sur le commerce chinois, est plus idéologique et lié à l’aversion que les confucianistes, très présents dans l’administration impériale, éprouvent pour le commerce. Ainsi, dès 1372, Hongwu limite drastiquement le commerce maritime privé par toute une série de proclamations, reprises par quasiment tous ses successeurs jusqu’en 1567, qui prévoient même la peine de mort pour les contrevenants. Au XVIe siècle, un essai décrit les conditions dans lesquelles les navires étrangers peuvent aborder sur les côtes du Fujian (Sud-Est) : les navires sont encadrés par la flotte chinoise dès leur arrivée, les documents officiels sont contrôlés, les marchandises mises sous scellé et les marchands envoyés à Pékin en tant que « délégation », avant de pouvoir enfin revendre leurs biens à leur port d’attache. Là aussi, le choix de Pékin comme capitale est symbolique : la ville, de part sa position au Nord des côtes chinoises, est beaucoup moins ouverte aux influences extérieures que Nankin, à 1000 kilomètres au Sud. De fait, les Européens, notamment les Portugais qui contrôlent Malacca et le détroit éponyme à partir de 1511, ont bien du mal à entrer en contact avec la Chine. Une première ambassade portugaise, envoyée entre 1517 et 1521 et conduite par Tomé Pires, se solde par un échec flagrant : l’Empereur refuse de rencontrer les « barbares » et une partie des Portugais sont tués avant que les autres ne réussissent à prendre la fuite. L’épisode entraîne une persécution de tous les Européens qui tentent d’approcher la Chine pendant les trois décennies suivantes. 

Pourtant, pendant au moins deux temps des XVe et XVIe siècles, la Chine connaît une ouverture aux influences étrangères plus importante, dans les années 1400-1430 sous l’empereur Yongle et chez les Ming du dernier tiers du XVIe siècle. D’abord, l’empereur Yongle est à l’origine des six expéditions maritimes au long cours de l’amiral, eunuque et musulman, Zheng He, entre 1405 et 1422. Chaque expédition dure environ 18 mois et comprend une flotte composée de dizaines de baochuan (bateaux-trésors) qui, selon les sources chinoises, peuvent atteindre 138 mètres de long (en fait, les dernières estimations arrivent à une soixantaine de mètres, ce qui est tout de même le double des caravelles de Colomb). Le but des voyages reste incertain, mais les deux origines les plus probables sont politiques : la première, donnée par les Chinois eux-mêmes, explique que Yongle aurait ainsi voulu retrouver son neveu Jianwen, qu’il a écarté du pouvoir à l’issue d’une guerre civile sanglante en 1402 et qui a alors disparu ; la seconde met en avant des raisons liées à une volonté de commercer, d’explorer et d’imposer un tribut aux nations voisines de la Chine. Dans tous les cas, les expéditions maritimes de Zheng He, connues par plusieurs récits de voyage, le conduisent dans 37 pays ou contrées différents, en Asie du Sud et du Sud-Est et jusqu’en Afrique. Des stèles témoignent du passage de la flotte, comme celle de Ceylan, érigée en 1409, sur laquelle on peut lire des invocations à Bouddha (en chinois), Vishnou (en tamoul) et Allah (en persan) les remerciant d’avoir protégé la flotte. Lors de ces voyages, Zheng He est aussi ambassadeur : il offre aux souverains locaux des cadeaux impressionnants (soies, porcelaines,…) destinées à montrer la puissance chinoise à ses hôtes et, en échange, ramène à l’empereur une multitude de produits « exotiques ». Enfin, la flotte a aussi un rôle scientifique : Zheng He se renseigne sur les populations et les terres qu’il rencontre et cartographie les rivages. Au final, ces voyages ont entraîné une interconnexion des cultures : la porcelaine chinoise de l’époque est ainsi influencée par une réelle mode arabo-persane et une girafe est même offerte à Yongle en 1414, par le souverain du Bengale qui l’avait reçu d’envoyés musulmans d’Afrique ! Une septième expédition est lancée par le petit-fils de Yongle, Xuande (1425-1435) en 1431-1433, mais la mort de Zheng He (1433) et celle de l’empereur en 1435 donne un coup d’arrêt aux voyages : dans un mouvement de repli général et de pression mongole, l’empereur Zhengtong (1435-1449) interdit par décret en 1436 la construction des navires de haute mer. La puissance chinoise a donc eu les moyens de se lancer dans des voyages d’exploration semblables aux Européens, mais ne l’a pas voulu. Les relations de la Chine se sont à partir de là recentrées sur son monde proche : Mongolie, Corée, Japon, Ryûkyû, Asie du Sud-Est. Pourtant, à la fin du XVIe siècle, l’isolement de la Chine disparaît à nouveau partiellement, avec l’installation des Portugais à Macao en 1557 : ceux-ci obtiennent enfin le droit de commercer directement avec la Chine. Contre les produits chinois hautement convoités en Europe, les Portugais échangent l’or et l’argent venus des Amériques, des richesses motrices pour le développement du marché intérieur chinois et qui permettent en partie de régler une importante crise financière, due à l’explosion des dépenses militaires (consolidation de la Grande Muraille et guerre contre le Japon en Corée), au début du règne de l’empereur Wanli (1573-1620). C’est aussi en 1583 qu’une mission jésuite s’installe en Chine. La fin du XVIe siècle est donc bien le début, pour l’Empire du Milieu, de l’intégration à une première mondialisation, même si la résistance économique et culturelle chinoise à l’Europe est encore extrêmement forte.

 

« Des épisodes symbolisent le destin contrasté de ces découvertes [la Chine et l’Amérique par les Européens] : quand les Chinois découvrent des canons portugais, il s’empressent de les copier pour les retourner contre l’envahisseur européen ; lorsque les Aztèques s’emparent d’une bombarde espagnole, faute de savoir s’en servir, ils la jettent au fond du lac de Mexico en offrande aux forces divines ». Ces quelques mots de Serge Gruzinski résument bien la rencontre entre les Européens et des civilisations qui leur sont très éloignées. Si les formes prises par ces rencontres et leurs incidences sont fort différentes, elles ont tout de même pour cadre le même temps historique (le XVIe siècle) et une conséquence commune : l’intégration de vastes territoires du monde, très peuplés, à une première mondialisation, encore timide, mais qui permet des contacts réels entre la grande majorité des peuples de la Terre, du moins les élites et les marchands. En ce sens, des liens se créent entre tous les espaces, l’Europe servant parfois de passerelle. Ainsi, à la fin du XVIe siècle, l’empereur Wanli développe de nouvelles cultures dans tout l’Empire chinois : maïs, tabac, patate douce…

 


 

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